La résidence alternée

Gérard Poussin, professeur de psychologie, enseigne à l'université de Grenoble.
Anne Lamy est journaliste à Toulouse.

Nous avons en commun avec nos amis américains de développer une vive polémique autour de la question de la garde alternée.

La différence tient aux arguments utilisés.

En France ils sont plutôt de nature théorique : les opposants à ce mode de garde sont en général des psychiatres et des psychologues d’obédience psychanalytique qui se réfèrent aux théories post freudiennes telles que la théorie de la séparation-individuation créée par Margaret Mahler pour laquelle le développement de l’enfant se résume à la question de l’autonomisation progressive vis-à-vis de la mère. Pour eux il est donc impensable que cette séparation-individuation puisse se faire avant que l’enfant n’ait atteint l’âge lui permettant d’amorcer son autonomisation.

Or ce processus se déroulerait selon cette théorie entre 0 et 3 ans, l’enfant émergeant progressivement d’une sorte de « symbiose » d’avec sa mère.

Des études très récentes, notamment les travaux de Philippe Rochat, ont montré que des enfants de trois mois avait déjà un sens de ce que l’on peut appeler le « soi ». Le dispositif expérimental utilisé ne laisse guère de doute sur ce point. Ces découvertes rendent donc très improbable l’hypothèse d’une non individuation de l’enfant et d’une nécessaire symbiose entre sa mère et lui. Une autre théorie appelée à la rescousse est la théorie de l’attachement mise au point par John Bowlby et développée par ses élèves, notamment Mary Ainsworth. Cette dernière a utilisé une situation standardisée, appelée « la situation étrange », qui permet de caractériser le type de réaction d’un enfant face à la séparation d’avec sa mère.

A partir de là il a été constitué un classement qui permet de voir si l’enfant développe un sentiment de sécurité ou d’insécurité. On suppose alors que des enfants ayant un niveau d’attachement désorganisé sont susceptibles de développer ensuite des troubles du développement psychique. Certains auteurs rattachent même ces troubles à ce que René Spitz a décrit sous le terme d’ « hospitalisme ». Autrement dit ces enfants entreraient dans une grave dépression et seraient définitivement marqués par cette expérience de la séparation d’avec la mère.

Une étude récente de Judith Solomon montrerait que les enfants de moins de 3 ans, séparés de leur mère pendant la nuit à l’occasion des séjours chez le père, développent un mode d’attachement désorganisé.

Pour résumer les positions française nous pourrions dire que l’idée est que l’alternance risque de nuire au développement de l’enfant en altérant sa relation à la mère. Cela suppose évidemment que cette relation soit prééminente à toute autre considération et en particulier au rôle et à la présence physique du père. Dans cet univers théorique le père est en effet une figure plus symbolique que réelle et son existence à travers le discours de la mère suffit à le présentifier. Le temps qu’il passe avec l’enfant n’est donc pas essentiel au contraire de ce qu’il en est au niveau de la mère dont il ne peut être séparé physiquement.

Les auteurs américains dans leur grande majorité adoptent une attitude plus pragmatique et se fondent davantage sur des études empiriques pour comparer les deux modes de garde. Certains d’entre eux constatent alors que la mère est « perdante » dans le cas d’une garde alternée par rapport à la prééminence qu’elle pouvait tirer d’une garde principale dont elle bénéficiait en général tandis que d’autres y voient des avantages dont le plus important est le maintien de la relation de l’enfant à ses deux parents.

De ce fait le débat se déplace dans la sphère de la lutte des sexes et ce sont les associations de mères qui sont à la pointe de la contestation de la garde alternée tandis que les associations de pères font le maximum pour la défendre.

Il est vrai que la majorité des très nombreuses études consacrées à ce thème aboutissent à la conclusion que la plupart des enfants qui sont en résidence alternée se développent au moins aussi bien et souvent mieux que ceux qui vivent selon les modalités habituelles de la résidence principale à l’un des deux parents.

Nous avons constaté pour notre part que les enfants qui bénéficiaient du système de la résidence alternée s’adaptaient mieux aux conséquences de la séparation parentale et développaient une meilleure estime d’eux-mêmes. En outre cela conduit les pères à s’occuper davantage de leur enfant ce qui profite à tout le monde.

En ce qui concerne le rôle du conflit parental les études donnent des résultats très contradictoires : pour les unes la garde alternée attise les conflits alors qu’elle les apaise pour d’autres. Cette contradiction est sans doute liée au fait que la tendance au conflit ou à la coopération entre parents dépend de nombreux autres facteurs tels que le temps écoulé depuis la séparation, l’âge et le sexe de l’enfant, le contenu du conflit et le rôle qu’y joue ou non l’enfant. Il devient alors difficile de distinguer le poids du type de garde dans le prolongement d’un conflit alors qu’on ne parvient pas à contrôler les autres facteurs en interaction.

Dire que la garde alternée attise ou apaise les conflit nous semble alors lui donner davantage de pouvoir qu’elle n’en a sur ce type d’événement.

Le bénéfice de la résidence alternée réside essentiellement dans le fait que l’enfant a beaucoup plus de chances de conserver la relation avec ses deux parents que dans la résidence dite « principale » à l’un des deux parents. De nombreuses études ont confirmé cela.

Le second bénéfice est que l’enfant risque moins de se retrouver l’unique objet de l’investissement maternel. Une étude belge de Mme Van Pevenage a montré que ce risque était très important dans les situations de résidence principale à la mère alors qu’il devient nul dans les situations de résidence alternée.

Toutes ces constatations nous ont conduits à mettre à la disposition du public les connaissances dont nous pouvions disposer sur les avantages et les inconvénients de ce type de solution qui est à présent reconnue par la loi.

Dans la mesure où il nous a semblé que la garde alternée n’était pas systématiquement nocive pour les enfants nous avons pensé qu’il était préférable d’en éviter les écueils plutôt que de la condamner d’emblée au nom de principes théoriques non démontrés.

Notre but n’était pas d’en faire l’apologie, mais de la rendre possible et utile dans les cas où elle était proposée.

Les conditions que nous avons exposées sont donc de nature extrêmement diverses et peuvent aller des dispositions matérielles aux conditions juridiques ou psychologiques dans lesquelles se trouvent les parents. Il s’agit pour nous d’informer les parents afin qu’ils puissent décider en toute connaissance de cause.

Cela dit l’honnêteté nous impose de reconnaître que la décision ne sera pas trouvée dans le livre. Chaque famille a ses particularités, son histoire, sa dimension propre qui dépend des positions personnelles de chacun de ses membres. Si vous vous appelez « Dupont » vous ne trouverez nulle part la marche à suivre concernant la famille Dupont composée de trois enfants, une fille de quatorze ans et deux garçons de huit et onze ans, habitant la campagne dans une région viticole, avec des parents exerçant la profession de…etc. Vous aurez seulement des renseignements qui, en fonction des particularités de votre situation, vous permettront de réfléchir à tous les paramètres que vous devez considérer pour parvenir à prendre votre décision.

Il nous a paru également important de spécifier ce qu’était la résidence alternée dans le cadre de la loi. La notion d’alternance est en effet souvent confondue avec celle de parité. Cette solution n’est pas préconisée pour donner à chaque parent « sa part d’enfant ». De ce fait parler d’alternance ne signifie pas que le temps passé avec chacun des deux parents doit être décompté comme dans les débats électoraux où chaque adversaire bénéficie rigoureusement du même temps de parole.

La résidence alternée doit être envisagée comme une solution souple, adaptable à chaque cas particulier.

L’objectif ne doit pas être de remplacer le sempiternel droit de visite d’un week-end tous les quinze jours et la moitié des vacances scolaires par une non moins sempiternel « une semaine chez papa, une semaine chez maman ». Ce dernier cas de figure n’est évidemment pas à rejeter, mais il ne doit pas constituer un nouveau « modèle ».

Pour parvenir à une solution adaptée il faut prendre en compte de multiples facteurs que nous nous sommes efforcés de définir afin de permettre aux parents de s’engager dans cette aventure en courant le moindre risque possible.

 

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